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Pour aborder l’oeuvre de Giacomo Leopardi il est méthodiquement indispensable de le situer dans son époque puis peut être de se concentrer sur l’étude d’un corpus composé par exemple de 4 poèmes ( l’Infini , Le genêt , Chant nocturne d’un berger errant de l’Asie et Palinodie) , d’un film ; GiacomoLeopardi, il giovane favoloso, de deux biographies et de recueil d’œuvres par Antonio Ranieri et par Auguste Bouché, de deux livres philosophiques : Les Œuvres morales et le Zibaldone et finir avec une lecture audio de Hotel des grands hommes dans les nuits de France Culture.

Leopardi  [29 juin 1798 –  14 juin 1837]

Leopardi,_Giacomo_(1798-1837)_-_ritr._A_Ferrazzi,_Recanati,_casa_Leopardi

Contexte historique

Peu de temps avant la naissance de Leopardi en 1798 l’Europe connait un bouleversement idéologique et une remise en cause du pouvoir en place notamment à travers la philosophie des lumières mis en pratique en France en 1789 avec la Révolution, le rayonnement de cet événement va affecter l’Italie et des soubresauts populaires apparaissent mais sont vites réprimés , on voit apparaître dans la littérature italienne le champs sémantique de  la nation et de la patrie . En 1791 la Constituante Française annexe l’enclave pontificale du Comtat Venaissin puis le comté de Nice et la Savoie à la suite de cela en 1793 la Sardaigne, Naples et les petits états italiens décident de s’allier pour contrer l’appétit d’élargissement français. En mars 1796, le général Bonaparte est nommé par le Directoire au commandement de l’armée d’Italie et se lance immédiatement dans plusieurs campagnes.Une anecdote raconte que Bonaparte passa un jour par Ricanati et que Leopardi ne sortit pas de chez lui pour le voir passer. Le retour dans la littérature des grandes « âmes » italiennes comme Plutarque, Machiavel, Dante, Michel Ange, du Tasse, de Galilée est en fait un retour politique même si ces illustres hommes n’ont pas tous traités de politique, il s’agissait  de remettre sur le devant de la scène des hommes qui ont fait jadis la grandeur de l’Italie et les opposer à Napoléon Bonaparte.

Carte Européenne en 1812

Carte Européenne en 1812

En 1814, la chute de Napoléon entraîne l’effondrement du régime français en Italie, le congrès de Vienne (1814-1815) se consacre à la réorganisation de l’Europe et donne beaucoup d’importance à l’Autriche qui annexe par la même occasion plusieurs provinces.

Après l’échec de la révolution de 1831 un mouvement national est alors instigué, il se propage dans tous les coins d’Italie avec pour unique objectif l’Unité de l’Italie aussi appelée le Risorgimento qui consiste à un « resurgissement » des racines culturelles de l’Italie, que ce soit à travers la littérature, la peinture ou la musique : on met en avant le passé glorieux du pays pour mieux démontrer la nécessité d’une unification qui redonnerait son poids à l’Italie, on retrouve des poèmes de Leopardi qui loue la grandeur de l’Italie.

L’Auteur et sa Vie ; Perspectives biographique de Leopardi d’après Auguste Bouché Leclerc et Antonio Ranieri 

  • Son enfance fut dure, en effet le Comte Monaldo Leopardi tenait ses fils et sa fille d’une main de fer, autoritaire, conservateur et religieux convaincu, il avait une idée bien définie de ce qu’il ferait de ses enfants plus tard. L’éducation stricte que Leopardi reçu était à la fois une contrainte d’où jaillit son inspiration et une libération car ses lectures, et ses traductions lui permirent de s’affirmer et de trouver en lui certains feux passionnels. Encore jeune il rédige ses Canzoni, et entretient une correspondance avec Giordani, naîtra alors en lui une flamme libératrice et son obsession de quitter Ricanati. Ce joug paternel le rendait malheureux, de plus il engrangeait les difficultés physiques qui le rendait doublement malheureux. Il est aussi en proie à des crises d’angoisses fortes et régulières.
  • Le jeune Leopardi est d’abord un fervent chrétien pratiquant, dans ses premiers écrits il se tourne vers la prière et la miséricorde divine comme ultime recours face au triste sort de la Providence comme dans la Mort un écrit de 1817: « Pour l’hymne au Rédempteur : — Tu savais déjà tout de toute éternité, mais permets à l’imagination humaine que nous te considérions comme un témoignage plus frappant de nos misères. »  Mais très vite il renonce  à la foi et devient athée.

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  • Le patriote Italien ; Leopardi  pensait comme Alfieri que pour régénérer les peuples il faut les retremper dans le sang des martyrs de la liberté, il s’intéresse tel un philologue au penseurs anciens et notamment grecs  et écrit dans Ode à l’Italie :« 0 ma patrie, je vois les murailles et les arcs et les colonnes et les statues et les tours désertes de nos aïeux, mais la gloire , je ne la vois point , je ne vois point le laurier et le fer dont étaient chargés nos  pères d’autrefois.» Ainsi Leopardi utilise la poésie comme outil politique. Et s’oppose logiquement à la France «  […] mais non pas la noire et scélérate France, par qui ta patrie faillit voir son dernier jour. » Ses considérations politiques se figeront définitivement à la suite de la rédaction de l’ode intitulée Brutus -le -Jeune ( Bruto Minore), qui fait partie du recueil publié en 1824 , c’est le testament politique de Leopardi.
  • Leopardi pendant qu’il écrit aperçoit de sa fenêtre une femme dont il s’éprend amoureusement, mais cet amour devint impossible dès lors qu’il apprend sa mort. Un amour qui n’était que souffrance pour lui, il le montrera dans ses poèmes ; II primo Arnore, et Dernier Chant de Sapho.
  • Leopardi quitte enfin le nid familial en novembre 1822 et part pour Rome qu’il déteste de par ses habitants et ses constructions ; « Je n’ai pas encore pu rencontrer un lettré romain qui sous le nom de littérature entende autre chose que l’archéologie. Philosophie, morale, politique, science dut cœur humain, éloquence, poésie, philologie, tout cela est dépaysé à Rome, et passe pour un jeu d’enfants , en comparaison de l’art de trouver si tel morceau de cuivre ou de pierre appartient à M. Antoine ou à M. Agrippa. Le beau de tout ceci est qu’on ne trouve pas un Romain qui possède réellement le latin et  le grec : et sans la connaissance parfaite de ces langues, vous voyez ce que peut être l’étude de l’antiquité. Toute la journée ils babillent et discutent , ils se raillent les uns les autres dans les journaux, ils montent des cabales et des coteries : et c’est ainsi que vit et que progresse la littérature romaine. » Lorsqu’il n’étudiait pas Leopardi écrivait des épîtres à ses frères et sœurs. A Rome un des ses moments les plus émouvant est la visite du  tombeau de Torquato Tasso un grand poète italien et écrivain du 16ème siècle ;  » j’allai visiter le tombeau du Tasse et j’y pleurai. Voilà le premier et l’unique plaisir que j’ai éprouvé à Rome.Il quitte Rome, à la fin d’avril 1823.
  • On retrouve chez Leopardi un scepticisme qui naît de sa vision de la vie ;  » A quoi est bonne notre existence?  ajouté-t-il, à rien qu’à la mépriser. Heureuse alors qu’enveloppée de périls et s’oubliant elle-même, elle ne mesure pas la perte et n’écoute pas le flot des heures croupies et lentes : heureuse alors que, après avoir mis un pied dans la tombe, elle revient plus agréable ». Une vision de cette vie malheureuse et ennuyeuse qui rappelle sans s’y tromper les héros de Lord Byron.
  • C’est dans une de ses lettres en Francais  avec M.Jacopssen un nouvel ami Brugeois qu’il montre un nouvel état d’esprit : » l’art de ne pas souffrir est maintenant le seul que je tâche d’apprendre, parce que j’ai renoncé à l’espérance de vivre. » et ajoutant « Le néant des choses était pour moi la seule chose qui existât. » mais entrant dans des considérations philosophiques sur le bonheur il conclut :  » Qu’est-ce donc que le bonheur, mon cher ami ? et si le bonheur n’est pas, qu’est-ce donc que la vie? Je n’en sais rien. » Et plus loin il enonce :  »  En effet, il n’appartient qu’à l’imagination de procurer à l’homme la seule espèce de bonheur positif dont il soit capable. C’est la véritable sagesse que de chercher le bonheur dans l’idéal, comme vous faites. » A présent Leopardi s’éloigne du pathos et de l’éloquence et cherche la vérité dans le réel.
  • Leopardi qui était revenu à Ricanati y repart aussitôt pour Bologne où il retrouve Giordani et Brighenti et il retrouve de  » l’humanité » , il chemine vers Milan où il est déçu par la ville est ses habitants comme à Rome. Mais c’est dans le salon de la comtesse Malvezzi qui est le lieu du monde où sans doute Leopardi a été le plus heureux car elle l’a convaincu qu’il existait bel et bien des plaisirs qui déroges à l’âpre sort et au vulgaire.En 1827 Leopardi affaiblit physiquement se rend à Florence pour rejoindre Giordani, c’est en ces moments que la vie devient dure et qu’il est las de vivre, il écrit qu’il songe à rentrer à Ricanati pour mourir au milieu des siens…
  • Aides à la compréhension de la pensée de Leopardi , il écrit ceci à 18 ans :

Depuis que j’ai commencé à connaître un peu le beau, les poètes sont les seuls qui  aient fait naître en moi cette ardeur et ce  désir furieux de traduire et de m’approprier ce que je lis ; seules, la nature et les passions m’ont inspiré cette rage de composer, mais d’une manière forte et élevée, en m’agrandissant pour ainsi dire l’âme dans toutes ses parties et me faisant dire en moi-même : Voilà de la poésie! et pour exprimer ce que je sens, il faut des vers et non pas de la prose : et aussitôt de me mettre à versifier. Ne me permettez-vous pas de lire maintenant Homère , Virgile, Dante et les autres grands poètes? Je ne sais si je pourrai m’en empêcher, car, en les lisant, j’éprouve un plaisir inexprimable, et fort souvent, au moment où je suis tran- quille et pensant à tout autre chose, si j’entends quelque vers d’un auteur classique qu’un membre de ma famille me récite par hasard, je me mets immédiatement à palpiter et bon gré mal gré il faut que je poursuive le morceau. Il m’est aussi arrivé de me trouver seul dans mon cabinet , l’esprit tranquille et libre, à une heure favorable aux Muses , et de prendre en main Cicéron. En le lisant, je sentais mon esprit faire tant d’efforts pour se soulever et rester tellement écrasé par la lenteur et la gravité de cette prose que, ne pouvant continuer, je prenais Horace. Eh bien ! si vous me permettez cette lecture, comment voulez-vous que je connaisse ces grands modèles, que j’en goûte, que j’en savoure , que j’en contemple pièce par pièce toutes les beautés et qu’ensuite je m’interdise de me lancer sur leurs traces? Quand je contemple la nature dans ces lieux qui sont, en vérité , charmants (c’est la seule bonne chose qu’offre mon pays), surtout dans cette saison, je me sens tellement transporté hors de moi-même, qu’il y aurait, ce me semble, péché mortel à ne pas m’en occuper, à laisser passer cette ardeur de jeunesse en travaillant à devenir un bon prosateur et à attendre une vingtaine d’années pour m’adonner à la poésie. Dans vingt ans, d’abord, je ne vivrai plus, puis, ces pensées se seront envolées et l’imagination sera plus froide qu’elle n’est à présent.  » Epistolario, I, pag 40 (30 avril 1817).

  • Vers la fin de sa vie Leopardi considère plus intéressant pour ses semblables de se plonger dans la philosophie plutôt que la poésie.Il écrit les Œuvres Morales, il a le sentiment profond que « L’Europe, veut des choses plus solides et plus vraies que la poésie. » c’est à dire une nouvelle philosophie qu’il va s’efforcer de créer.

 

je suis donc je souffre

 

  • Recommandations au lecteur :  » Avant de mourir, je vais protester contre  cette invention de la faiblesse et de la vulgarité et prier mes lecteurs de s’attacher à détruire mes observations et mes raisonnements plutôt que d’accuser mes maladies . » Epislolario, 11, p. 191 (24 mai 1832 ).
  • Le terrible hiver de 1829 à 1830 achève d’épuiser ses forces. Déjà le 5 septembre 1829, il écrivait à Bunsen : « Je ne puis ni écrire , ni  lire, ni dicter, ni penser. Cette lettre , tant que je ne l’aurai pas terminée, sera ma seule occupation, et, avec tout cela, je ne pourrai la finir que dans trois ou quatre jours…. Mort à tout plaisir et à toute espérance, je ne vis que pour souffrir , et je n’invoque que le repos de la tombe « . Sa sœur Pauline écrivait sous sa dictée les quelques billets que l’on trouve dans cette partie de sa correspondance. Enfin c’est dans une nouvelle édition des Canti publié à Florence qu’il les dédicaces à ses amis Toscans et met fin par la même occasion à sa « carrière » littéraire:   » je prends congé des lettres et des études. »
  • Quelques années auparavant Leopardi fait la connaissance d’Antonio Ranieri, il se lia d’amitié avec lui et ne se quittèrent plus. Désormais en route pour Naples Ranieri accepte de l’accompagner vers les hauteurs de Capodimonte, de là il dicte ses derniers poèmes dont le genêt , cette plante qui pousse sur les flans du Vésuve et Parilopomène son tout dernier. Leopardi meurt d’hydropisie en juin 1937 alors même que se repend une forte épidémie de choléra à Naples.

Il ouvrit ses yeux plus grands que d’habitude et me regarda plus fixement que jamais. Puis :  » je ne te vois plus » me dit-il, comme en soupirant. Et il cessa de respirer et le pouls ni le cœur ne battaient plus : et en ce moment même rentrait dans la chambre frère Felice de Sant’Agostino, augustin déchaussé, tandis que hors de moi, j’appelais à haute voix celui qui avait été mon ami, mon frère, mon père – Et il ne me répondait plus et il paraissait me regarder toujours. » Antonio Ranieri 

  • Ranieri s’efforça après sa mort de défendre la pensée de son ami face aux reprises calomnieuses de l’Eglise, il tenta aussi de réunir tous ses écrits avec l’aide de Giordani et d’écrire sa biographie.

Lo Zibaldone

Dans le Zibaldone Leopardi met sur écrits quelques petites idées de lectures, ses écritures sont dénuées de tout système, il essayera plus tard de monter en système ses raisonnements philosophiques pour les constituer en livres mais ses innombrables points de départ le décourage sans doute. Il débute l’écriture du Zibaldone en juillet/août 1817 qu’il conçoit d’abord comme un brouillon, il en rédigera plus de 4000 pages durant 15 ans, il l’appellera Lo Zibaldone qui signifie un mélange en effet il s’agit d’un véritable chaos écrit, un labyrinthe d’idées. Dans ce livre il y a énormément de sujets couverts de toutes les époques,  des pensées , des conférences, des visions, des rêves, de la philologie, de l’histoire des nations, des peuples, de la géographie, de la botanique, de la biologie, des découvertes d’îles, de manuscrits latin et grecs, de traductions, de critiques.

Lo Zibaldone-Leopardi

 

Le genêt ou la fleur du désert

Le poème commence par un épigraphe tiré de l’Évangile selon Saint Jean :

Καὶ ἠγάπησαν οἱ ἄνθρωποι μᾶλλον τὸ σϰότος ἢ τὸ φῶς.
Et les hommes préférèrent les ténèbres à la lumière.
Saint Jean, iii, 19.

et peut se décomposer en 7 paragraphes ;

  1. Le premier paragraphe fait la description d’un plante singulière par ses conditions de vie, cette plante de la catégorie des arbustes c’est le genêt, il pousse dans des endroits arides et des milieux très peu fertiles, il est très résistant que ce soit en cas de températures froides ou de périodes de sécheresse. On le reconnait par ses fleurs jaunes très odorantes. Leopardi les as vu sur le Vésuve, le volcan qui surplombe Naples. Il met en valeur cette plante dans son poème par le fait qu’elle symbolise une renaissance, une nouveauté contrastant avec  la désolation historique, les destructions et la mort passée prenant appui  sans doute sur les éruptions volcaniques qui ont ravagées Pompéi et Herculanum : « Sur ces rives sont gravées les destinées progressives et magnifiques de l’humanité. »
  2. Dans le deuxième paragraphe Leopardi apporte quelques considérations sur le 19ème siècle,un  « siècle superbe et sot  » et essaye de se situer dans ce siècle , il préfère mépriser ce siècle que de louer ce dernier , on peut noter un trait de son pessimisme envers son temps :  » Mais j’aime mieux avoir montré le plus possible le mépris de toi qui se cache dans mon cœur, bien que je sache que l’oubli écrase celui qui déplut trop à son temps. » . Il critique ce siècle là qui  fuit la vérité, la vérité qui est  » l’âpre sort et la basse condition que la nature nous a donnés« .
  3. Ici il parle de la condition de l’homme et émet un avis sur celle-ci;                                                                                                                 « Pour moi, je ne trouve pas magnanime, mais sot, l’animal qui, né pour mourir, nourri dans la peine, dit : « Je suis fait pour jouir », et qui emplit les journaux de son orgueil odieux, promettant sur terre des destinées sublimes et des félicités nouvelles, ignorées de ce monde et même du ciel. » Il ne peut supporter ceux qui prédisent, les oracles optimistes que mère Nature peut balayer d’un coup … Qui pourrait contredire que notre condition humaine est fragile? Leopardi ajoute qu’il y a une noble nature qui voit d’autant plus de folie d’agir selon des valeurs de probités que de la folie présente dans un acte dénué de valeurs.
  4. Dans ce paragraphe Leopardi décrit l’interaction majestueuse entre les étoiles brillantes dans la nuit et la mer, puis retrouve l’immensité de l’univers et relativise sur l’Homme, la petitesse de la Terre et de l’homme par rapport au Tout est une réalité malheureuse, il hésite alors entre deux états de pensée vis à vis de la race humaine : « quel mouvement alors, malheureuse race mortelle, ou quelle pensée enfin se produit à ton égard dans mon cœur ? Je ne sais lequel prévaut, du rire ou de la pitié. »
  5. Leopardi explique plus en détail le phénomène d’éruption volcanique en faisant une comparaison avec la destruction que cause une pomme tombant de l’arbre sur une fourmilière, dans les deux cas phénomène ravageur repend autour de lui le chant de la mort dans une rapidité déconcertante, pour conclure sur un trait de caractère universel de la nature : » La nature n’a pas plus d’estime ou de souci de l’homme que de la fourmi, et si le carnage des hommes est plus rare que celui des fourmis, l’unique raison c’est que chez ceux-là la reproduction est moins féconde. »
  6. Les agriculteurs qui vivent sur les flancs du volcans sont sans cesse en proie à la furie destructrice du Vésuve mais ils ont appris à reconnaître les symptômes de la colère terrestre. Mais la Nature n’est pas inquiète, elle n’a ni morale, ni sensibilité, elle est là c’est tout ;  » Ainsi, ignorant l’homme, les âges qu’il appelle antiques, et la suite que font les petits-fils après les aïeux, la nature reste toujours verte, ou plutôt elle avance par un chemin si long qu’elle semble rester en place. Les royaumes s’écroulent cependant, les nations et les langues passent ; elle ne le voit pas : et l’homme s’arroge la gloire d’être éternel.
  7. Le dernier paragraphe :

Et toi, souple genêt, qui de tes branches odorantes ornes ces campagnes dépouillées, toi aussi bientôt tu succomberas à la cruelle puissance du feu souterrain qui, retournant au lieu déjà connu de lui, étendra ses flots avides sur tes tendres rameaux. Et tu plieras sous le faix mortel ta tête innocente et qui ne résistera pas : mais jusqu’alors tu ne te seras pas courbé vainement, avec de couardes supplications, en face du futur oppresseur ; mais tu ne te seras pas dressé, avec un orgueil forcené, vers les étoiles, sur ce désert où tu habites et où tu es né, non par ta volonté, mais par hasard ; mais tu l’as d’autant plus emporté sur l’homme en sagesse et en force que tu n’as pas cru que tes frêles rejetons aient été rendus immortels ou par le destin ou par toi-même.

L’infini

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L’infini est écrit en 1819, il s’agit d’un poème provenant des « Canti », un recueil composé d’une quarantaine de poèmes. Dans ce dernier l’auteur se consacre à la Nature qui est très liée au courant romantique ,il dresse un portrait momentané du décors qui l’entoure en utilisant la vue et l’ouïe puis laisse vagabonder sa pensée dans le vaste monde de l’Imagination, la combinaison de ces deux mondes le réel et l’imagination forment l’immensité et l’éternel.

Toujours elle me fut chère cette colline solitaire
et cette haie qui dérobe au regard
tant de pans de l’extrême horizon.
Mais demeurant assis et contemplant,
au-delà d’elle, dans ma pensée j’invente
des espaces illimités, des silences surhumains
et une quiétude profonde ; où peu s’en faut
que le cœur ne s’épouvante.
Et comme j’entends le vent
bruire dans ces feuillages, je vais comparant
ce silence infini à cette voix :
en moi reviennent l’éternel,
et les saisons mortes et la présente
qui vit, et sa sonorité. Ainsi,
dans cette immensité, se noie ma pensée :
et le naufrage m’est doux dans cette mer.

Chant Nocturne d’un berger errant de l’Asie

Chant Nocturne d’un berger errant de l’Asie est poème qui est un dialogue dans la nuit avec notre satellite terrestre : la lune, ce chant composée entre 1829 et 1830 est un poème faisant partit des fameux Canti ou Chants. Ces chants sont emplis de désespoir, de questionnements sur la vie, Leopardi prend ici en considération la lune et le berger et les compare en marquant l’opposition mortel/non mortel, il y trouve une répétition morose ainsi qu’une difficulté désespérante dans les tâches quotidiennes.

A quoi sert au berger sa propre vie ?

Il aborde la vie comme un passage éphémère qui condamne les mortels .

Naître c’est risquer de mourir

Il est peut être vrai que la vie est un risque perpétuel face à la mort, Leopardi illustre ainsi la vie comme un lourd fardeau, un malheur éphémère. Cette sublime tristesse de la vie est soulignée dans le poème par l’exemple avec ses parents qui consolent les enfants dès leur naissance et les réconfortent dans leur tourments réguliers.

Si la vie est malheur pourquoi emporter la douleur ? 

La solitude, le Moi et la Mort autant de thèmes de réflexions avec soi-même qui fleurissent et dépérissent chez Leopardi, un questionnement philosophique d’une intensité insoutenable.

jour funèbre est pour qui naît le jour natal 

Pourquoi au final rester en vie si la Vie est insupportable, si c’est un calvaire continu ?

 

Palinodie – Au marquis Gino Capponi

Toujours soupirer ne sert à rien.
Pétrarque.

Il s’agit d’un long poème dont le titre signifie un changement d’attitude , un revirement de bord , dans l’antiquité il s’agissait d’une pièce de vers ou le poète déclarait rétracter des sentiments antérieurs.

Leopardi  commence par dire qu’il s’est fourvoyé dans ses jugements et de beaucoup :

je me suis trompé longtemps et de beaucoup. J’ai cru la vie misérable et vaine, et notre siècle plus insensé que les autres.

On y découvre un Leopardi visionnaire qui prédit la mondialisation, il est étonné par l’accroissement de la puissance des machines qui se développe de plus en plus à cette époque :

L’amour universel, les voies ferrées, la multiplication du commerce, la vapeur, l’imprimerie et le choléra rapprochent étroitement les peuples et les climats les plus éloignés ; et il n’y aura rien d’étonnant si le pin et le chêne suent du lait et du miel, ou encore s’ils dansent au son d’une valse, tant s’est accrue jusqu’ici la puissance des alambics, des cornues et des machines, rivales du ciel, et tant elle s’accroîtra dans l’avenir : car de progrès en progrès vole et volera toujours sans fin la descendance de Sem, de Cham et de Japhet.

Il n’oublie pas que l’homme honnête sera toujours baigné d’une profonde tristesse, il rejetait jadis le mot espérance mais le considère aujourd’hui (lorsqu’il écrit) avec plus de respect (?) ou plus d’ironie …

Mais les grands esprits de mon siècle ont découvert une théorie nouvelle et presque divine ; la voici : ne pouvant faire qu’aucun homme fût heureux sur terre, ils ont laissé de coté l’individu et se sont mis à rechercher si le bonheur général existait, et d’une société dont tous les membres sont isolément tristes et misérables, ils font un peuple gai et heureux. Voilà le prodige que n’ont point encore expliqué les pamphlets, les revues et les gazettes, et qu’admire le troupeau des politiciens.

Une ironie que l’on peut sentir quelques phrases plus loin avec :

Mais je chanterai certainement l’espérance, oui, l’espérance dont les Dieux nous donnent déjà un gage visible : car déjà, principe de la nouvelle félicité, on voit sur les lèvres et la joue des jeunes gens d’énormes poils de barbe

ou encore dans les dernières lignes :

Ris, ô tendre génération ; à toi est réservé le fruit de tant de discours ; tu verras la joie régner ; cités et campagnes, vieillesse et jeunesse marqueront un égal contentement, et les barbes ondoieront longues de deux palmes.

 

Leopardi : il giovanne Favoloso

Ce biopic Historique de Mario Martone qui retrace la vie de Giacomo Leopardi est éblouissant par ses détails historiques, on y voit le jeune Leopardi grandir dans la bibliothèque familiale, rencontrer Giordani, partir à Naples puis Florence, être aidé par son très bon ami Antonio Ranieri qui était un homme à femme, très classe et qui l’aidera dans ses difficultés quotidiennes mais on le voit aussi réciter quelques poèmes dont le Genêt qui met fin au film. Le personnage de Leopardi est incarné par l’acteur Elio Germano qui l’interprète à merveille même si l’on peut nuancer sa prestation dans le fait qu’il surjoue le coté physique (bossu) de Leopardi. Le réalisateur a utilisé les pensées intimes de Leopardi en usant du Zibaldone,le recueil de pensées étudié ci-dessus, ainsi Martone reste au plus près du texte et utilise chaque scène pour faire passer un sentiment de Giacomo, que ce soit la liaison à la terrible Nature, mère de toute les souffrances ou plusieurs fois dans le film l’amertume de l’Amour impossible, tout ceci est tourné dans un cadre très réaliste et magnifiquement reconstitué.

 

 

 

Les œuvres morales ( Operette Morali)

Giacomo Leopardi va mourir jeune à 36 ans, un an avant la fin de sa vie il publie ses œuvres morales qui sont des raisonnements philosophiques en prose, qui seront censurées par le gouvernement du fait de leur noirceur. La pensée philosophique de Leopardi ne peut être réduite en quelques lignes, mais voici quelques traits importants ; la vie est le risque de mourir, l’homme est par conséquent condamné à être malheureux mais il a le droit à rechercher à l’être le moins possible, il a le droit de rejeter la vie qui lui a été imposé sans son consentement.

Il demande à quoi sert une existence bornée et misérable ; il cherche en quoi l’être est préférable au néant, et il en arrive      à s’affaisser, comme les bouddhistes , dans le désir de l’anéantissement. Auguste Bouché 

 

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Le livre est composé de plusieurs parties;  Histoire du genre Humain – Dialogue d’Hercule et d’Atlas– Dialogue de la mode et de la mort -Concours institué par l’académie des Sillographes- Dialogue d’un follet et d’un gnome – Dialogue de Malambrun et de farfadet -Dialogue de la nature et d’une âme – Dialogue de la Terre et de la lune- Le pari de Prométhée – Dialogue d’un physicien et d’un métaphysicien-Dialogue du Tasse et de son dialogue Familier –  etc …

La table des Matières entière :

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On va se concentrer sur quelques extraits:

Dialogue d’Hercule et d’Atlas

Hercule et Atlas discute de la légèreté de la Terre et de ce qui l’a rendue si légère, ses habitants semblent tous endormis, ils décident de jouer alors au jeu de paume avec la Terre se la revoyant l’un après l’autre. A la fin il retranscris l’idée d’Horace qui dit que le monde peut bien s’écrouler mais que le juste ne bougera pas, donc aujourd’hui comme le monde s’est écroulé , les hommes sont tous des justes…

Dialogue de Malambrun et de Farfadet

Malambrun invoque les esprits de l’abîme, et un envoyé du diable nommé Farfadet lui répond et lui propose de satisfaire tous ses désirs, il le questionne sur les désirs qu’il pourrait bien assouvir, on comprend ici que les désirs que propose Farfadet sont pour Leopardi les maux de la Terre; la noblesse ou plutôt le désir de noblesse, l’argent ou l’avidité de richesse, le pouvoir d’un empereur, la seduction ou le plaisir de possession, les honneurs , le succès..Mais rien de tout cela ne l’intéresse :

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Le malheur ne cesse jamais de la naissance à l’existence sauf quand on dort sans rêver ou que l’on perd l’usage de ses sens pour un moment.Le malheur revient des que l’on a conscience de son existence. Donc l’absence de malheur vaut mieux que le malheur c’est à dire qu’il vaut mieux mettre fin a sa vie tout de suite. Farfadet lui rétorque  :  » Alors si tu crois bon de me donner ton âme avant l’heure je suis prêt à l’emporter. »

Dialogue d’un physicien et d’un métaphysicien

Le physicien après des recherches trouve le secret de la longévité (l’art de vivre longuement), le métaphysicien lui répond que cela ne sert à rien si l’on a pas trouvé l’art de vivre heureux.Pour le Métaphysicien l’homme n’aime pas la vie mais sa félicité. Le physicien en vient à parler de l’immortalité , le métaphysicien lui expose son point de vue en disant que même les dieux sont las de la vie éternelle, et que les Hyperboréens se suicidèrent après 1000 ans d’existence. Cependant Leopardi ne nie pas la puissance et l’abondance des sensations qui est naturellement aimé et désiré de tous les hommes.

Éloge des oiseaux

Dans ce texte on a l’opposition de la félicité des oiseaux à la pesante monotonie de la vie humaine.

Dialogue de Tristan et de son ami

Dans son dernier dialogue Leopardi fait des concessions sur l’universalité de sa pensée philosophique en admettant que la conception du malheur et du bonheur n’est que purement relative, mais son intuition profonde il ne la troquera jamais contre la gloire ou la fortune, la mort est le choix de substitution au dilemme précédent.

 

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